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REPORTAGE

Mes cinq premières heures sur Second Life

Second Life est l’un des univers virtuels les plus célèbres et plus de 50 000 personnes y sont connectées en permanence. Sujet aux fantasmes, ce « jeu » fascine et effraie à la fois. C’est aussi le thème d’un film présenté au festival, The Cat, the Reverend and the Slave. Voici, sous forme de reportage virtuel, les premiers pas d’un néophyte dans le monde de Second Life.

J’ai décidé que je serai un brun à la mèche un peu rebelle, svelte, vêtu d’un jean et d’un simple tee-shirt blanc. La création de son avatar est l’étape incontournable. Cet alter-ego virtuel permet l’interaction avec les autres résidents du monde de Second Life. On peut le façonner à son image ou donner vie à un fantasme. Quant au nom de ce second « moi », je ne voulais pas me cacher derrière un pseudonyme, mais je n’ai pas le choix : dans le jeu, je m’appellerai donc, en toute modestie, Adrien Charisma. Me voilà projeté dans un monde en 3D, pas franchement engageant. Le graphisme est sommaire; forcément, Second Life a plus de six ans, il fait pâle figure face à des programmes plus récents. Je fais mes premiers pas virtuels en me dirigeant avec les flèches de mon clavier. Hop, je saute, je cours, je peux même voler. Tout cela est assez simple et intuitif. Pour commencer mon exploration, je décide de me rendre dans un lieu un peu familier. Un petit tour par le moteur de recherche intégré et je me téléporte vers Paris 1900, une ville conçue pour ressembler à la capitale au début du siècle dernier.

Adrien Charisma en plein reportage virtuel sur Second Life. CC: Adrien Gaboulaud

Les folles soirées du Velvet Manor

Entre les immeubles hausmanniens et les colonnes Morris, c’est le désert. Où sont les 750 000 utilisateurs réguliers que revendique Linden Lab, la société qui a créé Second Life ? Je jette un coup d’oeil à la carte, qui indique la présence d’autres avatars. Une pastille verte apparaît dans un coin : il y a donc quelqu’un ! Je me précipite à la rencontre de Pask, un avatar musculeux et tatoué. Joie : Pask me répond et un dialogue s’engage. Il accepte facilement de me montrer des endroits « sympas ». Il propose de m’accompagner dans une boîte de nuit virtuelle, le Velvet Manor, me promettant qu’il y aura du monde.

Swoooosh, nous voilà téléportés dans un décor grandiloquent. Escaliers monumentaux, murs d’enceintes et néons, c’est bien une boîte. Une dizaine de personnes se trémoussent sur le dancefloor du Velvet Manor. Les garçons draguent des filles court vêtues, qui leur donnent du « honey », du « cute ». Personne ne semble intéressé par mes questions. Sur le podium, deux « hôtesses » dansent langoureusement, avec à leurs pieds un bocal destiné à recevoir des pourboires en Linden dollars, la monnaie de Second Life. 259 Linden dollars équivalent à un dollar américain réel. Tout peut s’acheter dans Second Life, mais je n’ai pas très envie de sortir ma carte bleue. Pas de pourboire pour Daisy la danseuse, donc.

On se lasse vite de ces soirées sous les stroboscopes. Pask m’emmène ailleurs, sur une île tropicale. Décor paradisiaque, un peu Club-Med : les bungalows côtoient les palmiers. Là, un petit groupe semble en pleine discussion. Un homme, dreadlocks et corps parfait, discute avec un groupe de filles. Les lolitas façon manga le disputent aux vampires en porte-jarretelles. Dans ce paysage caribéen, cela pique un peu les yeux. Ils parlent tous français, ils ont tous des micros. Manifestement, ce sont des habitués, ils se connaissent. Entre leurs rires et leurs histoires bien à eux, j’ai du mal à m’immiscer dans la conversation. C’est un « chat », comme cela se faisait il y a dix ans, mais en 3D. Alors que je commence à me sentir franchement hors sujet, un des personnages m’invite à une conversation privée.

« Il y a des démarches intéressantes »

Jhaal n’a l’air ni d’un surhomme, ni d’une lolita. Son avatar est un peu monstrueux, un genre de bestiole mythologique. Il m’explique, par écrit parce qu’il n’a pas de micro : « Je veux un avatar qui exprime ma fantaisie. Certains se créent des avatars humains idéalisés. Moi je préfère détourner le truc. » Je lui demande pourquoi il est « sur » Second Life (« on ne dit pas ‘dans’ Second Life », m’a sermonné une lolita): « Ca m’a permis surtout de rencontrer des gens intéressants », m’écrit-il. SL, comme l’appellent les connaisseurs, facilite grandement les échanges, au point que, selon Jhaal « les relations entre les gens sautent des étapes ». « Certaines personnes se disent qu’ils sont les meilleurs amis du monde après s’être parlées deux heures (je caricature à peine) », poursuit-il. Pourtant, « il y a tout de même des démarches intéressantes. Artistiques parfois, littéraires plus rarement ».

Une artiste virtuelle

Comme Jhaal est sympa, il offre de contacter une de ses amies, artiste virtuelle dans Second Life. Artistide Despres, c’est son pseudonyme, accepte de me parler. Mieux, elle m’emmène visiter un musée d’art virtuel qui vient d’ouvrir, le Caerleon. Artistide fait partie d’un collectif d’artistes, la  Virtual Art Initiative, qui créée et expose dans ce monde virtuel. Sur sa véritable identité, elle ne me confie que sa profession : « Je suis prof dans une académie d’art aux Pays-Bas, la photographie et les médias nouveaux sont ma spécialité. » Dans la salle qui lui est réservée dans le vaste musée, Artistide a exposé de grandes structures en 3D, si grandes que je dois m’envoler pour pouvoir les contempler. L’artiste propose alors de me faire visiter son atelier.

En un clic, me voilà dans un bric-à-brac virtuel. Ici, elle teste ses installations et ses modèles 3D. Désignant un ensemble mêlant fleurs, insectes animés et barbelés, Artistide m’explique : « Quand elle sera terminée, cette oeuvre va partir chez Amnesty International, qui a des bureaux dans Second Life. » Elle est très confiante dans les potentialités de l’art virtuel. « Les gens ont peur du virtuel, ils ont besoin de l’objet« , concède-t-elle. « Mais pour beaucoup, c’est le debut d’une époque de transition… Pour l’art en tout cas. » Quand elle affirme que d’ici dix ans, les univers virtuels seront totalement banalisés, je suis un peu sceptique. Je réalise alors que cela fait cinq heures que je suis immergé dans Second Life. J’ai même oublié mon repas de midi.

Adrien Gaboulaud

À lire aussi: la critique du film “The Cat, the Reverend and the Slave”: le virtuel, en vrai

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